Publié le : 10-02-2013 | Dernière mise à jour : 5-07-2017 | Photo: Paolo Almario, 2013

Je me regarde – Détail

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Tragedies

Texte accompagnant l’oeuvre ‘Je me regarde‘, par Paolo Almario

Nous vivons tous des tragédies, jour après jour. Certaines sont plus graves que d’autres, certaines sont vécues de façon consciente, d’autres de façon inconsciente. Certaines tragédies peuvent être facilement surmontées, mais d’autres peuvent réussir à nous consumer au complet.

J’ai voulu profiter de l’appel à participation du centre d’artistes Le Lobe à Chicoutimi (Québec, Canada), sur le thème « je meurs trop », et de ce début d’année 2013 pour réaliser une œuvre qui symbolise à la fois une clôture et une ouverture.

Clôture de l’année 2012, une année de contrastes. Des choses bonnes ? Plusieurs. Sur le plan professionnel surtout, car je sens que j’ai bien avancé dans cette direction. Ceci, en plus d’augmenter la motivation, appelle à l’humilité, car c’est lorsqu’on apprend le plus que nous réalisons notre ignorance. Des choses mauvaises ? Les tragédies et les moyens de les surmonter. De nombreuses tragédies ont accompagné mon année 2012 : des flammes de vie qui un jour décident de s’éteindre, et la destruction injuste de ma maison sont parmi les plus représentatives.

J’ai remarqué que les tragédies tiennent une place importante dans la vie humaine, comme en témoignent un grand nombre d’écrits dédiés à cette question. C’est ainsi qu’après un an chargé en tragédies, et d’un processus d’acceptation très difficile, j’ai décidé de m’informer – de manière très vague je dois l’avouer – et les découvertes que j’ai faites, je les ai trouvées fascinantes.

Dans ma recherche, un fragment a beaucoup attiré mon attention : écrit par Oscar Wilde, qui, par le biais d’un des personnages de son roman, explique que les tragédies ont un effet négatif sur nous à cause de « la crudité de leur violence, pour leur manque complète de style ». Il a tout a fait raison. Nous sommes habitués de manière cynique à voir les tragédies d’un point de vue romantique. Trouver des traces esthétiques dans une tragédie est une tâche que, en y réfléchissant suffisamment longtemps, je qualifie d’inhumaine, et plus encore lorsque c’est nous qui les expérimentons.

Alors, comment répond-on réellement à un évènement d’une telle magnitude ?

D’une part, les évènements tragiques et les émotions qui en découlent, peuvent être négligés dans un acte inconscient qui peut être lié à l’instinct de survie. Un processus qui supprime les menaces potentielles pour conserver la stabilité de l’individu et qui devient alors une bombe à retardement.

D’autre part, on peut faire face directement à ce qui est retardé dans le premier cas. Ainsi, nous procédons à expérimenter les émotions dérivées de l’évènement tragique. Normalement, ces émotions s’expriment de manière physique. Elles imposent des contraintes d’interaction sociale qui peuvent être désagréables ou même insupportables. Toutefois, le fait de se soumettre à ce processus est dirigé, et de façon unidirectionnelle, vers la conquête d’un seul objectif : surmonter la tragédie.

Ce processus peut se montrer problématique pour l’individu car, au cours de ce passage, il peut subir des crises de toutes sortes. Pour mieux l’expliquer, j’utilise les mots de George Orwell : « Dans les tragédies on ne se bat pas contre un ennemi extérieur, mais toujours contre son propre corps ». La crise, ce virus, se nourrit de la faiblesse résultant de l’épuisante bataille individuelle. Il s’agit d’une croisade dont on cherche désespérément à sortir victorieux. Mais, cette abstraction signifie aussi admettre qu’il existe un résultat contraire : perdre. Si la lutte contre soi peut plonger un individu dans les eaux profondes des troubles mentaux et physiques, je ne peux pas imaginer ce qu’est tomber dans l’abime de la défaite.

Ces processus peuvent à la fin consumer un être humain car, pendant qu’on les expérimente, l’individu peut être soumis à un manque total de clarté. Souvent on ne sait même pas contre qui ou quoi on se bat. Il y a des moments où, tout d’un coup, tout ce qui entoure l’individu commence à être remis en question. C’est une recherche désespérée pour trouver la source de toute cette douleur, source que l’on découvre à la fin, c’est l’individu lui-même.

Si ces processus peuvent être inconscients, la recherche du bien-être n’échappe pas à la conscience. Et si j’ai appris quelque chose, c’est que ce bien-être est difficile à trouver seul. Sa découverte prend du temps, une ressource plutôt limité ces jours-ci.

Mais revenons aux paroles de Wilde. Peut-être que tout ne se passe pas de manière inconsciente. Juste après le fragment de texte déjà mentionné, il décrit qu’il est parfois possible de détecter des traits de beauté dans nos tragédies personnelles. Dans de tels cas, il est possible de s’éloigner et tout voir à partir d’une perspective omnisciente, comme si nous étions spectateurs. Si c’est le cas, je questionne initialement le degré de cynisme d’une personne capable d’une telle prouesse, précisément sur le fait de réussir à prendre le temps de faire une analyse esthétique de la tragédie qu’il vit.

Toutefois, une situation pareille signifie qu’il y a conscience de la tragédie, on arrive donc à une acceptation quasi automatique de celle-là, et, tout ce qui reste, c’est alors choisir. Les options ? Un : Suppression de l’évènement, l’ignorer complètement, l’encapsuler et espérer qu’il ne pousse jamais de la fosse profonde dans laquelle on l’enterre. Deux : la confrontation avec un certain nombre de prémisses acceptées, facilitant ainsi la façon de surmonter l’évènement tragique.

A ce point-ci, je questionne mon cynisme, ou peut-être mon désir d’en posséder un niveau supérieur. Cependant, je considère qu’il ne faut pas être cynique, et encore moins avec les tragédies de la vie. La grande découverte ici c’est que si l’individu prend conscience de ce qui se passe et qu’il l’accepte, la possibilité d’un résultat dans lequel il finit consumé par ses crises peut être considérablement réduite.

Les découvertes mentionnées arrivent après avoir réfléchi sur ce qui s’est passé pendant les 12 mois de l’an 2012. Le fait de pouvoir les exprimer, c’est le résultat de plusieurs mois de luttes internes, d’incertitudes par rapport au résultat final, pour essayer d’identifier un ennemi qui voulait me supprimer, alors que, finalement, c’était moi.

Je ne peux pas dire qu’il n’y a pas de conséquences. En fait, je ne suis pas entièrement sûr d’avoir déjà surmonté tout le processus. Mais peut-être que je suis sur la bonne voie.

Donc, en tant qu’acte symbolique de clôture de ces interminables journées de batailles mentales et émotionnelles, j’ai réalisé cette composition photographique créée à partir des vidéos de ma routine, filmées le jour 4 du mois 12 de l’an 2012. Une journée où j’étais encore loin d’atteindre les découvertes que j’articule aujourd’hui.

L’œuvre signifie aussi une ouverture vers des journées beaucoup plus agréables et l’espoir d’accumuler des améliorations dans l’an 2013. Je l’ai appelée « je me regarde ». Car quand je vois la composition, j’aime bien penser que c’est l’acte conscient et cynique de voir la tragédie d’un point de vue externe. Je vois les photos et je ne vois pas ce qui a causé cet état, je vois la tragédie d’un homme qui se consume lui-même dans une bataille égoïste et individualiste. Si nous mourrons un peu chaque jour, ces jours-là je mourais trop.

Photos – Œuvre

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Photos – Paolo Almario